Bonheur


Bien entendu, lorsque le tonnerre commença à gronder dans le ciel, il n'aurait jamais pu trouver le moindre abri : Il avait dépassé l'orée de la forêt et se hâtait à travers les champs et les collines dans la direction que lui avait indiquée Marie avant de le quitter. Probablement, c'est en suivant toujours la rivière qu'il pourrait retrouver la plage sur laquelle il avait repris conscience ... Ensuite, il chercherait le moyen de rebrousser chemin ! Il frémissait d'excitation tout autant que de la crainte de se faire reprendre : la forêt de l'oubli ne l'avait pas protégé bien longtemps et les acolytes de l'Amazone avaient eu vite fait de retrouver sa trace. Bien qu'il ne les ait aperçus à aucun moment, il pressentait leur présence sur ses talons et pour rien au monde il n'aurait ralenti l'allure. D'ailleurs, à mesure qu'il avançait il se sentait plus vigoureux, comme si la perspective d'échapper à ce cauchemar lui insufflait de nouvelles forces.
Pourtant, lorsque la pluie battante eût commencé à inonder toutes les terres qu'ils traversait, il décida de chercher un refuge dans un vieux moulin à vent qu'il aperçut au sommet d'une colline, un peu plus loin ... Ses vêtements étaient dégoulinants et il avait vraiment besoin de repos. Il s'y abrita en toute hâte, se réfugiant à l'étage ou il s'assit devant la petite fenêtre pour s'assurer qu'il pourrait voir de très loin quiconque serait lancé après lui ...

Après le froid qu'il avait enduré dans la forêt durant toute la nuit dans cette charette brinquebalante, il trouvait que ce temps d'orage, à présent, était chaud et moite ... à croire que tout le froid s'était concentré dans les sous-bois obscurs à la végétation figée par un gel quasi permanent ...
Il profitait de ce répit inespéré pour reprendre un peu de ses forces, après la course qu'il venait de soutenir depuis plusieurs heures afin de creuser l'avantage qu'il avait sur ses poursuivants. Même à l'intérieur du vieux moulin, la chaleur était pénible et sapait le peu d'énergie qui lui restait. Par la fenêtre grande ouverte passait pourtant un petit courant d'air frais venu du dehors, porté par le vent d'orage ... Ah oui, le vent ... ! Le tonnerre déchirait le ciel obscur, illuminé par instants d'éclairs violents. Son dos lui faisait mal ... il s'appuya au dossier du siège pour le soulager un peu. Après cette fuite éperdue, les rebondissements de ces derniers jours, les espoirs et les angoisses à mesure que cette aventure l'avait lentement absorbé ... il se sentait épuisé ! Il revoyait encore cet arbre étrange dans sa mémoire, que Marie avait appelé ainsi : "les quatre saisons" ...
Quel phénomène étrange faisait donc que celui ci se transformait en permanence, pour passer de son feuillage d'été à son apparence d'hiver en quelques minutes, comme si au moment de sa naissance le temps était soudain devenu fou ?
Oui, à partir de là il avait su qu'il allait pouvoir souffler un peu ... mais il avait continué à s'éloigner d'un pas rapide comme s'il avait aperçu le diable dans ce drôle de pays là ! Il était terrorisé à l'idée d'être capturé à nouveau et voulait s'assurer d'être enfin en lieu sûr avant de s'autoriser le moindre repos ... Il avait l'impression de voir ce majestueux feuillage encore s'épaissir et croître, à peine sorti des bourgeons et déjà se couvrir de jaune et de rouge, de brun ... en quelques minutes se disperser dans le vent pour ne plus laisser que des branches nues tendues vers le ciel indifférent, comme en un geste de supplique ... Tout devint flou dans son esprit, tout devint noir autour de lui. Il entendait le tonnerre rouler sa plainte comme s'il eût été loin de lui ... si loin ... hors d'atteinte ! Et puis, dans l'obscurité il distingua sa maison, comme dans un rêve et il s'en approcha à grands pas ... au moment où la porte s'ouvrit toute grande pour le laisser entrer.

- Papa, ... papa ! J'ai peur, le tonnerre m'a réveillé ... Je peux venir dans le lit avec vous ? Tu veux bien dis ... ?

Théo s'éveilla d'un coup, hagard ... mouillé de sueur. Son fils était là, devant lui ! Il avait l'air si petit ce grand garçon ... qui venait chercher un peu de réconfort dans le lit douillet de ses parents. Près de lui, sa femme se retourna en maugréant, et se renfonça dans un sommeil profond.

- Papa ? Tu es là ... ! J'ai eu peur tout à coup ... je crois que j'ai fait un cauchemar.

Sa fille était debout dans l'embrasure de la porte, en pyjama, et considérait la chambre d'un air inquiet. Elle s'avança de quelques pas et s'assit sur la première chaise à sa portée. Dehors, l'orage redoublait et la lueur des éclairs illuminait par instants la pièce plongée dans la pénombre ...

- Les enfants ! Vous allez bien ? ... heuuuu, je veux dire ... tout va bien ?
- Bah oui mon p'tit papa, tout va bien ...
lui répondit-elle en se retournant vers lui avec un sourire rayonnant.

Son petit bonhomme s'était déjà rendormi, serré contre lui, et commençait à ronfler doucement ... La pluie tombait sur Paris et sous le ciel noir le dôme blanc de la Basilique semblait participer à un son et lumière auquel les spectateurs n'auraient pas été invités.
Sa fille tâtonnait sur le dossier de la chaise les vêtements qui y avaient été déposés ...

- Tes vêtements sont tout mouillés ... on se demanderait bien de où tu sors ! Et tu devrais p'tet aussi sècher tes cheveux, tu sais ? Tu vas attraper du mal là ... !

Elle le dévisageait, ... l'air vaguement inquiet, mais visiblement satisfaite. Les questions se bousculaient dans la tête de Théo ... Il ouvrit la bouche pour dire ...

- Nan, nan ne dis rien ... il est tard et demain j'ai un exam ... laisse tomber ! Il est l'heure de dormir là.

Il lui sourit au moment où elle sortit de la chambre sur un dernier clin d'oeil complice ...

page précédente

page suivante

page d'accueilpage d'accueil